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Lire l'étude de Lilian Auzas
"Voyage en pathologie",
la maladie et les personnages
dans l'œuvre de Stéphanie Hochet

Lire l'article de la psychanalyste et romancière Sarah Chiche à propos de Sang d'encre

Articles

VOYAGE EN PATHOLOGIE

LE HÉROS MALADE DANS L’ŒUVRE DE STÉPHANIE HOCHET

Maintenant il s’est opéré un changement
Complet en mon esprit;
Maintenant mon courage s’en va quand je marche
À la clarté du soleil levant.
Henrik Ibsen, Peur de la lumière

 

En mars 2013, alors que Stéphanie Hochet publiait Sang d’encre1, je concluais mon article pour le blog des Éditions Léo Scheer en affirmant que ce récit était «une «sismographie» de l’âme humaine.2» Je voulais alors signifier que la romancière entendait évaluer cette dernière à la fois solennellement et rigoureusement. Désormais, avec le recul, je me dis que j’aurais pu l’affirmer pour chacun de ses livres. Cette idée a fait son chemin, et tandis que je décidais de relire bon nombre de ses romans durant cet hiver, je visualisais très bien un scanner; et chaque crépitement du papier lorsque je tournais les pages me rappelait le bruit d’une IRM ou d’un électroencéphalogramme. Je constatais en même temps que quelques-uns de ses protagonistes étaient atteints de maladies graves… Un cancer de la gorge pour Simon Black3, une tumeur au cerveau pour le jeune Karl Vogel4, une leucémie pour le narrateur de Sang d’encre (bien qu’elle ne soit jamais clairement nommée). Il y avait là, selon moi, matière à réfléchir.
La maladie peut-elle être pour Stéphanie Hochet un moyen de regarder le monde? Et ainsi le scruter, le contempler, le commenter, le critiquer comme un médecin fasciné par l’esthétique d’une radiographie sur laquelle il ferait lumière pour révéler toutes les tâches noires. En créant des héros malades, Stéphanie Hochet n’essaierait-elle pas d’appréhender plus judicieusement la société qui l’entoure? Dans son roman épistolaire Delphine, Madame de Staël écrit que «la présence de la mort […] éclair[e] sur ce qu’il y a de réel dans la vie.5»

Certes, son Léonce n’est pas malade lui; en revanche, les personnages de Stéphanie Hochet, par le biais de maladies graves, sont eux proches de la mort. S’approcher au plus près de la fin éveillerait la conscience? La romancière semble se plaire à aller au bout des choses qu’elle décrit. Et à travers la pointe extrême de la maladie, elle peut transcender la vie et tâcher, avec ses mots, de la toucher au mieux. La mort liée à la maladie n’est jamais une fin en soi chez Stéphanie Hochet. Elle ne fait que planer à travers les pages afin de proposer une analyse du réel. On ne saurait affirmer qu’il y a contradiction dans l’énoncé «héros malade». Bien au contraire, dans son œuvre, le postulat est plus que légitime.

 

Apprendre la maladie: nier ou accepter

 

Le premier contact que l’on a avec sa maladie c’est quand le médecin nous la diagnostique. Ainsi, on est capable de nommer ce qui nous fait du mal. Toutefois, avant cela, il y a des signaux que la maladie nous envoie: les symptômes. On peut alors décider de s’en inquiéter ou bien de les ignorer.
Simon Black, l’artiste peintre de Les Éphémérides, consulte à l’origine «pour de simples douleurs au cou et aux oreilles6», mais ne tombe pas dans la psychose en attendant de faire ses analyses bien que des doutes sur la gravité de sa santé s’apparentent à des évidences. Ses examens ne seront qu’une formalité. Simon Black est en vie à l’instant t.

J’ai attendu plus d’un mois avant de me rendre à l’hôpital parce que mon travail ne me laissait pas de répit et que l’idée de maladie me déplaisait au point que je ne voulais pas en entendre parler. J’ai dû porter mon nom sur une liste d’attente de plus de deux mois. J’ai continué à vivre comme si de rien n’était.7

La maladie se manifeste; les symptômes sont là. Des germes pathogènes sont bien ancrés en lui. Toutefois, tant que la maladie n’est pas clairement nommée par un médecin (à travers un diagnostic), il est plus facile de continuer à vivre. Malgré les doutes, le malade préfère ignorer sa maladie voire se complait dans le déni. Douter est en quelques sortes une manière de dédramatiser puisqu’il s’agit de minimiser les symptômes comme s’ils n’avaient rien d’alarmant. Et, dans le cas de Simon Black, il est vrai qu’on ne cogiterait pas sur une toux bien que «[c]e n’était pas des douleurs comme celles causées par les inflammations du type grippe, c’étaient des élancements sourds, jamais connus auparavant.8»

Ignorer sa maladie, c’est avoir du pouvoir sur son corps, maîtriser le cours de sa vie. D’ailleurs, à force de conviction, «la sensation […] a fini par se calmer9» nous affirme le personnage de Stéphanie Hochet. Pourtant, le mal est là, c’est un cancer de la gorge10.
Le narrateur de Sang d’encre est encore plus radical. Il se refuse carrément le droit de nommer sa maladie. Son symptôme à lui, c’est la fièvre11. Cette dernière devient quasi permanente. En revanche, il ne semble avoir aucun a priori sur le mal qui l’envahit. Le héros est malade et c’est en toute logique qu’il va chez le médecin. La romancière synthétise la situation avec un procédé anaphorique: «Je songe à consulter. Me décide à consulter; consulte.12» C’est dans ce simple énoncé que ce tient le cheminement intérieur de notre héros malade. Toutefois, il nous est permis de penser que cette légèreté de la part du protagoniste est une forme de déni. La prescription, en l’occurrence une prise de sang, ne saurait être alarmante: elle n’est justement qu’une prescription. Les résultats d’analyses n’ont toujours pas raison car ils sont indéchiffrables pour le commun des mortels:

Mon taux de lymphocytes est anormalement élevé. Je hausse les épaules. Et alors ? Ni angoisse ni inquiétude. Une indifférence énorme. C’est un peu comme se promener dans un pays étranger, on laisse ses plus gros ennuis derrière soi, c’est le principe même du voyage.13

Voyage en pathologie : la maladie est un territoire inconnu qui pousse en soi. Apprendre qu’on est malade, c’est partir à la découverte des ressources de son âme. Mais notre héros ne veut rien savoir: il n’a rien de commun avec ce mal étranger qui est en lui, espère qu’il repartira comme il est venu. Il ne partagera pas son corps avec la maladie.
«La maladie commence par «L».14» Autrement dit la leucémie, que les gens se représentent comme «le cancer du sang». Or, dans un entretien de 1978 avec Jonathan Cott pour le magazine américain Rolling Stone, Susan Sontag affirmait que cette maladie était «la seule forme de cancer qui puisse générer des valeurs romantiques.15» En effet, comme elle l’avait déjà théorisé dans son livre La Maladie comme métaphore, l’essayiste démontre entre autres qu’historiquement et culturellement, parmi les deux grandes maladies létales que sont la tuberculose et le cancer, la première constituait pour les écrivains notamment «une mort distinguée et édifiante16» tandis que la seconde «est déplacé[e] chez un personnage romantique17» (et sur ce point, Stéphanie Hochet ne semble plus vouloir s’embarrasser de cette tradition littéraire). Le cancer révulse car il est synonyme de mort quasi imminente, cela bien que des patients en guérissent. La leucémie, parce que non palpable ou visualisable comme une tumeur cancérigène, et surtout non assimilée au cancer jusqu’à ce que l’on invente la biologie cellulaire, acquiert de fait le statut de maladie romantique; elle n’est pas sale et n’exige aucune chirurgie ablative (comme pour les cancers du sein ou du testicule par exemple). Stéphanie Hochet s’approprie à juste titre la leucémie pour créer un personnage romantique par excellence. En effet, la maladie apparaît comme une malédiction (les termes ont d’ailleurs la même origine étymologique) et les symptômes confèrent au héros une certaine aura. Il inspire à la fois pitié et révulsion. C’est dans ce combat permanent que réside la sève romantique de la romancière. Le romantisme est une tempête intérieure. Quelle plus belle métaphore alors que celle qui peut sévir dans le sang même?
Le narrateur ne cherche pas à nier sa maladie. En revanche, il refuse de lui donner de l’importance. Il ne la nomme pas comme lui-même n’a pas de nom pour le lecteur. Chez notre héros, elle ne fait pas partie de son être. Elle n’est que la conséquence directe de quelque chose ; tous ses ennuis commencent dès lors qu’il se fait tatouer une locution latine sur le plexus: vulnerant omnes, ultima necat (Toutes blessent, la dernière tue). À l’origine, les Romains la gravaient sur leurs cadrans solaires. Ils s’agissaient bien évidemment des heures. Notre héros, lui, pense inévitablement aux femmes. Plus prosaïquement, il semble s’agir plutôt de l’encre qui s’insinue sous son derme. Le tatouage lui fait tout simplement mal.
Puis vulnerant omnes disparaît comme absorber par son corps. Est-ce l’encre diluée dans son sang qui va le tuer? En tout cas, pour notre héros, la leucémie est une conséquence et non une cause; il n’a pas à la connaître puisque son origine est presque métaphysique. On est encore une fois en plein dans la métaphore romantique.
Il en va tout autrement pour Karl Vogel, le jeune héros de Je ne connais pas ma force. Il ne saurait nier sa maladie puisqu’il ne peut se trouver ailleurs que dans un hôpital pour la soigner. Ce dernier prend d’ailleurs des allures mystiques comme le sanatorium de La Montagne magique. Il a une tumeur au cerveau. Chez ce jeune adolescent, la maladie se fait connaître brutalement:

Au milieu du mois de mai, je tombai évanoui en cours de biologie. La chlorophylle des arbres, l’oxygène et le gaz carbonique, les sigles écrits sur le tableau s’accouplèrent ; les arbres produisirent un gaz sans nom, l’oxygène devint irrespirable, la terre changea de couleur, la matière se transforma en brume, je me sentis mourir.18

Karl fera front devant sa tumeur. Il comprend que son propre corps l’a engendrée et que c’est à ce même corps de la combattre. De fait, il appréhende la maladie pour ce qu’elle est. «Je me fis une idée de ma tumeur pour mieux l’accepter19», affirme-t-il. Le garçon se la représente comme une truffe grossissant dans sa tête.
Tout le sujet de ce roman de Stéphanie Hochet réside dans cette question: Karl Vogel a t’il la force de surmonter sa maladie? Il est jeune et n’inspire que pitié et compassion chez ses proches et auprès du personnel de l’établissement. Dans les yeux, les visages, les gestes, l’adolescent est capable d’y lire «les reflets de [s]a maladie.20» Dans un élan quasi nietzschéen, Karl va alors puiser en lui les forces dont il a besoin pour guérir. Le traitement est énoncé de façon clinique, à la fois simplement et froidement, en une phrase, à travers la plume incisive de la romancière: «On me soigna par chimiothérapie et radiothérapie intensives.21»
Le traitement, on le sait, est épuisant. Mais Karl Vogel n’entend pas se laisser faire. Il ne va pas nier sa maladie ni minimiser la force de celle-ci. Il éprouve du respect pour elle. Il prend la décision de devenir plus fort que son cancer. C’est pour cette raison d’ailleurs que le roman s’ouvre sur un exergue de Friedrich Nietzsche tiré de son Zarathoustra:

L’homme est une corde tendue entre la bête et le surhomme – une corde au-dessus d’un abîme.22

Karl aspire ainsi à devenir un surhomme, et pour cela se rapproche de l’idéologie nazie et s’intéresse surtout à son apparat et son décorum (il se nourrit notamment de séquences du film Olympia de Leni Riefenstahl). Se surpasser, selon lui, est un gage de victoire sur la maladie car la tumeur est humaine. Or, Karl Vogel ne veut plus devenir un homme. Ce dernier ne peut être que faible pour se laisser envahir par une tumeur. Il sera au-delà de son humanité; là où la maladie ne pourra l’atteindre.
Karl Vogel vomit. Il est épris de vertige. Il maigrit à vue d’œil et la fièvre le gagne souvent. Alors il écoute Wagner, trouve du réconfort dans la mythologie germanique et rêve de Walhalla. Le combat commence et se poursuit dans une orientation cathartique au fil du roman. L’idéologie contre la maladie. Le jeune héros malade ne veut pas voir que l’une ou l’autre le projettera inéluctablement dans l’abîme. Les deux sont tenaces. Un jour que des médecins demandent aux jeunes malades d’écrire un texte pour exprimer ce qu’ils ressentent vis-à-vis de leur cancer, Karl Vogel n’écrit qu’une seule phrase et admet que
[r]ien d’aussi lyrique n’avait fermenté dans [s]a tête avant le cancer, en tout cas rien qui ressemblât à cette sentence sèche.23

Preuve, s’il en fallait une, que si la maladie est injuste, le combat au moins s’opère à forces égales. Grâce à Stéphanie Hochet, le cancer acquiert en quelque sorte un statut romantique, et perd enfin sa valeur mythologique qui paraissait jusque-là insurmontable au sein de notre culture occidentale. En rencontrant un adversaire de même envergure, la maladie retrouve son paramètre humain, et on ne se la représente plus comme une force invincible. Karl Vogel guérit.

 

Eros et Thanatos : transcender la maladie

 

Hippocrate conclut son opuscule Nature de l’homme en ces termes:

Un homme avisé, songeant que pour les hommes la santé est le bien le plus précieux, doit savoir, en cas de maladies, trouver du secours dans son propre jugement.24

En effet, on ne peut écrire chose plus vraie concernant l’appréhension personnelle d’une maladie. Malgré les judicieux conseils des médecins, tous les traitements prodigués ou encore les médicaments les plus efficaces, la maladie reste la construction d’une histoire entre un homme et ce qu’elle est. Qu’il y ait guérison ou mort, on ne saurait évoquer la maladie sans traiter de sa réception et de sa perception par le patient qui en souffre. Aussi, c’est encore à lui (qui va lutter contre) de choisir sa position face à elle. On l’a vu, dès que la maladie est connue, reconnue, et surtout proprement nommée – dans nos cas, il s’agit de différentes formes de cancer – le malade a le choix entre plusieurs options: nier ou faire face. Simon Black et le narrateur de Sang d’encre choisissent la première option. Karl Vogel, la deuxième. Mais pour ce dernier, on imagine aisément que son jeune âge ne lui laisse pas forcément le choix; les médecins et ses parents l’ayant placé en hôpital.
La maladie a quelque chose de mystérieux parce qu’elle suscite une humiliation narcissique: Pourquoi moi? Aussi, est-ce la raison pour laquelle beaucoup de malades culpabilisent. D’autres encore, et c’est le cas de nos trois héros malades hochétiens, décident de puiser en elle quelque chose de vertueux, voire de viril.
Simon Black se persuade inconsciemment que son cancer performe son art. Il renie tout ce qu’il avait créé jusque-là. «Je retournai toutes mes toiles contre le mur, je les avais trop vues. J’en avais assez.25» Et repart de zéro. Il découvre en lui des possibilités insoupçonnées:

Je peins vite, avec beaucoup de désirs. Les idées éclosent comme des nymphéas, formes et couleurs naissent dans le ravissement, je jouis de l’étonnement infini d’un matin de printemps. L’art ment, le mentir-vrai n’est pas une découverte d’aujourd’hui. Cette journée n’est ni un matin ni un printemps mais sa douceur m’emmène vers des déflagrations picturales que je n’avais pas connues auparavant.26

Il rencontre Ecuador, une femme aussi sublime que mystérieuse, et devant sa beauté redevient homme; à la fois en tant qu’humain et mâle. La femme s’apparente alors à une allégorie de la maladie. Simon contracte un cancer de la gorge malgré une alimentation saine, sans alcool ni cigarette; Ecuador fume, boit et entraîne notre héros dans son univers. Ecuador annexe Simon Black comme le fait une maladie. Elle aussi l’aide à améliorer son art:

Pendant quelques jours, les images se déclenchent, je peins. Je me trouve bon quand je réussi à trancher dans le sujet. Contrôler ses sentiments est essentiel, je suis un chasseur à l’affût de la matière crue. Depuis Ecuador, mon instinct s’est affiné.27

La maladie redonne à Simon Black un pourtour corporel que jusque-là il avait négligé. Et si c’est un homme au physique quelconque, le cancer lui confère tout de même une aura sexuelle28. Il y a symbiose entre l’homme et la femme, entre le malade et la maladie: Simon Black est performant.
C’est aussi le cas du héros de Sang d’encre. Sa leucémie prend des allures féminines: «Elle est «L». La maladie qui commence par «L», polluant [s]on sang.29» Elles sont, entre autres, Sandrine, Jeanne, Marie. Chacune a un statut bien défini. Elles incarnent en quelque sorte les Parques de la maladie. Sandrine est celle avec qui le narrateur perd sa virginité puisqu’elle est la première à qui il montre son tatouage. Elle n’a aucune réaction et est vite oubliée. Jeanne est celle, pourrait-on dire, qui incarne la compagne d’une vie. C’est aussi avec elle que les ennuis commencent; vulnerant omnes commence à s’effacer. Marie a une fonction double: à la fois salvatrice et destructrice. Elle travaille au laboratoire d’analyse et c’est elle qui lui fait une prise de sang. La métaphore sexuelle est éloquente:

Marie retire l’aiguille. Elle l’enlève juste avant de me faire défaillir. Et c’est presque dommage.30

Marie coupe le fil. On a presque l’impression que c’est elle qui inocule la maladie. C’est en tout cas grâce à elle (ou à cause d’elle) que la maladie sera diagnostiquée – par le biais de la prise de sang. Pour autant, le narrateur retrouve sa virilité comme Eros est toujours lié à Thanatos. Sur ce point, Stéphanie Hochet ne va pas à l’encontre de ce couplage classique; bien au contraire, sa littérature s’en nourrit. La découverte de la maladie est en soi le résumé de la vie d’un homme comme une série d’instantanés que l’on est censé voir avant de mourir. Ces femmes d’une certaine façon «leucémiques» sont in cute et se répandent dans les veines de notre héros. La maladie pénètre physiquement notre narrateur, et la polarité des sexes s’en retrouve inversée. Faut-il y voir une allusion à l’homosexualité? Après tout, notre protagoniste ressent un peu plus que de l’amitié pour son ami tatoueur Dimitri…

Dans mon rêve, Dimitri a des seins, Dimitri couche avec Marie, celle que j’aime. Dans cette scène, la dernière tue n’est pas Marie. C’est Dimitri. Dimitri l’ange diaboliquement homme et femme. Femme.31

Dimitri c’est l’ange exterminateur; il fait peur tout autant qu’on le désire. C’est lui l’artiste qui grave la maladie sur la peau du narrateur. Remplit son derme d’une encre bleue-noire. Notre héros semble donc éprouver une volonté de renvoi d’appareil: il veut à son tour pénétrer Dimitri, ce pour quoi il se le représente en femme. Renvoyer ainsi la maladie d’où elle vient pour s’en débarrasser. L’acte sexuel comme exutoire. Le pénis comme aiguille.
Le Karl Vogel de Je ne connais pas ma force est encore un jeune garçon et n’a pas l’expérience de nos deux autres héros malades. Cependant, il n’est pas étranger aux humeurs adolescentes propres à son sexe. C’est en voulant parler à une fille de sa classe «à laquelle [il] voulai[t] du bien32» qu’il s’évanouit en plein cours – symptôme alarmant qui permet de diagnostiquer sa tumeur au cerveau. Il n’est pas un bon élément en cours d’éducation physique et sportive. Aussi, se considère-t-il comme un jeune mâle en marge: «Quand un garçon n’est pas sportif, il pense qu’il sera tenu à l’écart de la vie héroïque […].33» Alors Karl Vogel compense par l’esprit et en se nourrissant de phantasmes. Il désire le corps des hommes bien faits comme ceux des athlètes de Leni Riefenstahl. L’idéologie dont il se sert pour combattre la maladie rejoint ses pulsions les plus intimes. La sexualité de Karl Vogel est intimement liée à son cancer.
Karl Vogel est devant un dilemme. Il se bat sur un terrain qu’il ne connait pas encore parfaitement: son propre corps. En effet, sa maladie, alors qu’il est jeune, vient altérer tout ce que l’adolescence est censée apporter à un jeune, en l’occurrence un garçon. Il éprouve des désirs tout ce qu’il y a de plus naturel. Mais son corps en lutte contre la maladie ne prend pas la forme qu’il devrait connaître en devenant un homme. «Il ne connaîtra pas l’enivrement qu’il y a à sentir son corps palpiter et bouillir, il ne saura pas le miracle de la métamorphose.34» C’est cet empêchement provoqué par la maladie, ce non-accès à sa propre virilité, alors qu’il est à un âge où un garçon n’a pas d’autres choix que de devenir un homme répondant aux critères socio-culturels, qui provoque la colère de Karl Vogel. C’est pour cette raison qu’il va plusieurs fois malmener son corps en refusant de s’alimenter ou en refusant de s’endormir. Pour se prouver sa force, il va tuer son oiseau, un canari qui lui avait été offert. En Allemand, Vogel veut dire oiseau; l’image est éloquente: Karl Vogel essaye de se suicider mais n’en a ni la force ni le courage ni la volonté. Le meurtre du canari va à l’encontre de la métaphore romantique; symbole de liberté, l’oiseau est souvent prisonnier d’une cage. De tout temps, les rebelles ont surtout voulu le libérer, et ce jusque dans les chansons d’aujourd’hui: «J’ai juste besoin de voir flotter les oiseaux35», s’époumone Nina Hagen dans une lamentation romantico-punk. Karl Vogel est au-delà de tout ce qui l’entoure. Son humanité est entravée par une maladie qui pourrait lui être fatale. Il ne sait plus s’il doit la remercier ou lui en vouloir. Son corps tout entier est ainsi consacré. Il n’est plus que sa maladie et non lui-même. Aussi répond-il au mal par le mal.
Quand Karl Vogel n’aspire qu’à devenir un surhomme, il désire en réalité reconquérir son corps qui lui devient étranger et qu’il ne reconnaît pas comme celui d’un homme en devenir. D’une certaine façon, le cancer qui le ronge transfigure l’adolescence qu’il subit. Sa tumeur au cerveau vient ainsi signer son corps. Karl Vogel n’a pas le choix: il n’est plus un enfant.

 

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* *

 

La maladie comme thème récurrent dans l’œuvre de Stéphanie Hochet porte le postulat que le corps humain pourrait devenir apocalyptique. D’ailleurs, si Simon Black ignore à ce point son cancer de la gorge, c’est aussi parce que le Gouvernement annonce qu’un grand événement aura lieu le premier jour du printemps, le 21 mars. Ce sera la fin du monde. La maladie lui rappelle qu’il va mourir de toute manière. Elle n’est qu’un moyen parmi tant d’autres de passer de vie à trépas. Si la mort est une fatalité, la maladie ne saurait en être une.
En répression, comme dans le cas de Simon Black, il arrive que ce corps soit maltraité: il se mutile les lèvres en élargissant sa bouche au rasoir. À force de traitements intensifs, le corps de Karl Vogel se sclérose et maigrit. Le cancer, par son aspect rédhibitoire, apporte alors l’idée d’une esthétique de la mort et fait des corps mâles de nos trois protagonistes un genre de memento mori littéraire.
La prose de Stéphanie Hochet installe la violence dans ce que la maladie a de plus concret, à savoir la souffrance. Ses héros sont souvent épuisés par la maladie ou le traitement qu’on leur a prescrit. Et si la maladie a encore un aspect tabou dans notre société puisqu’elle est souvent assimilée à une faiblesse physique et/ou psychologique, la romancière fait lever le voile. Bien loin d’entretenir un clivage entre les êtres sains et ceux qui sont malades, elle fait de ces derniers des héros romantiques en puissance. La pathologie est alors le sujet d’un exercice littéraire comme un autre. À travers la représentation d’un corps malade, c’est tout simplement l’homme dans sa totalité que cherche à comprendre Stéphanie Hochet. La maladie est perçue comme un verrou (un empêchement) et sa plume s’évertue à le faire sauter.

Lilian AUZAS, romancier
Lyon, février 2015